Donc là c’est un peu spécial et je n’ai d’ailleurs pas tout compris, bien que j’essaie très fort et pour de vrai encore aujourd’hui.

Après avoir passé une semaine à Sucre, je pars avec Celia, espagnole faisant du volontariat à Sucre et rencontrée à Potosi, en direction de Cochabamba pour le week-end. Ne pouvant repartir avec Celia le samedi soir (plus de places dans les bus, je m’y suis pris trop tard), je retourne à l’auberge pour y réinvestir les lieux avant de prendre un bus de nuit le lendemain.

Le lendemain, atteint de la méga fringale du marcheur (celle de 11h58), je m’attable dans la salle d’un restaurant de locaux, cette partie du contexte est très importante. Je commande une milanesa-frites-riz et un jus de maracuya (un fruit de la passion) con leche, là c’est moins important pour le contexte mais ça donne une saveur au récit.

Je n’avais pas encore vu que je m’étais assis pas loin d’une jeune bolivienne déjeunant avec une amie et au visage particulièrement magnifique. Visage tellement magnifique qu’il me faudra faire des efforts pour déscotcher le plus souvent possible et par la même occasion, éviter de la gêner et de passer pour un gros pervers. Après tout, je ne joue pas à domicile (bonne expression de rustre ça).

Mon visage devait bien lui plaire aussi parce que j’ai pu observer le même manège de son côté. Au bout d’un moment et l’arrivée de mon plat aidant, j’ai préféré ignorer tout ceci et me plonger dans la baffre, après tout il faut arrêter la déconne.

Je termine mon plat mais reste à table pour mettre à jour mon petit carnet. Le grincement de sa chaise me fait machinalement lever la tête et elle m’adresse un dernier regard avant de se retourner et quitter la salle (je devrai en faire un épisode pour une série télé du matin, ça me permettrait peut-être de gagner un peu de sous pour prolonger mon voyage).

Je me replonge dans mon carnet…
Bien plus tard, le bruit ambiant du restaurant laisse place à un blanc sonore dont la perfection me glace encore aujourd’hui. Je lève la tête, aperçois la même jeune bolivienne s’empresser de quitter la salle à nouveau et je subis également le regard accusateur de certains hommes dans l’assemblée.

Sauf que maintenant, il y a un petit bouquet de fleurs sur ma table et il m’a fallu un certain temps avant que mon cerveau d’huître ne parvienne à faire surgir l’idée qu’éventuellement ce bouquet ait été déposé par la jeune fille.

Pour que l’on comprenne bien l’ampleur de son courage et ma lenteur à réagir, il faut avoir un petit aperçu des moeurs en Bolivie…

Olga, bolivienne rencontrée à Potosi (mon étape juste avant Sucre et Cochabamba) m’a appris qu’il est généralement mal vu que les filles s’intéressent de près aux étrangers, on veut bien les accueillir (on le fait d’ailleurs très bien) mais pour dire les choses poliment, on préfère ne pas mélanger le travail et le privé. M’expliquant cela alors que nous marchions dans le marché de Potosi, Olga s’est d’ailleurs sentie obligée de passer à l’anglais tout en regardant autour d’elle.
Cela dit, depuis mon arrivée en Bolivie, je me suis fait draguer plusieurs fois, parfois de façon très explicite et une fois même, sous la houlette du grand frère présent dans le groupe (à Potosi justement, ça ne sentait pas encore la prostitution mais c’était limite).

Donc offrir des fleurs à un étranger dans un restaurant rempli uniquement de locaux a dû représenter une épreuve, quel que soit le but. Avec tout cela en tête, cette éventualité m’est donc apparue comme impossible sur l’instant.

Enfin, c’est quand-même la première fois que l’on m’offre des fleurs, alors que ça arrive en Amérique du sud, territoire du machisme par excellence, il m’aurait fallu deux cerveaux d’huître boostés au vinaigre pour résoudre l’énigme en un temps raisonnable…

Donc revenons à nos flacons (quand on y songe, un flacon, c’est aussi arbitraire qu’un mouton, ça rime mieux avec le “con” qui suit et puis tout le monde sait qu’une rime visuelle pète mieux qu’une rime sonore), je suis là comme un con, dans une scène à la Matrix où même la télé du restaurant s’est arrêtée de retransmettre, toujours les mêmes lascars qui me dévisagent avec le regard de celui qui va dégainer la fourchette et le pain sec (quand on vise bien ça fait mal le pain sec) et surtout, j’ai subitement le cerveau qui chauffe très fort…

Une fois l’équation résolue, je me lève soudainement dans un élan de curiosité et me dirige vers la sortie pour la chercher du regard. Problème : c’est le week-end du jour de l’indépendance en Bolivie, les rues sont noires de monde, autant chercher Bob l’Eponge au beau milieu d’une barrière de corail… En plus je n’ai pas encore payé mon repas. Je persévère mais en vain.

Je rentre à nouveau dans le restaurant, range mes affaires, paie et pars.
Je vais passer la journée puis toute la nuit dans le bus à réfléchir à cet épisode et aujourd’hui encore, je ne comprends toujours pas pourquoi faire un tel geste en sachant pertinemment qu’il n’y aura aucune suite, quelle que soit ma réaction, puisqu’elle a choisit de s’enfuir une fois passée l’épreuve des fleurs ?

Quant aux fleurs, j’ai bien honte de l’avouer mais je n’ai pas pu les emporter avec moi.