Ou bien : “Petit précis pour les tarés qui n’ont rien d’autre à faire de leurs journées qu’écraser leurs vertèbres et manger du sable”.

Ouuuh le gros vantard qui fait un article sur ses “exploits” physiques !
Oui mais non, la marche fait partie de mon voyage, je ne vais pas l’éluder juste parce qu’un énergumène à l’esprit parisien aurait des velléités de montrer du doigt. Par-contre, si vous souhaitez vraiment voir du marcheur de compétition, c’est par ici : Le tour du monde à pied.

Je ne sais pas si je le ferai mais j’envisage de faire une partie de mon voyage uniquement à pied en Asie ou en Europe. Pour l’instant je penche plutôt pour l’Asie car a priori plus sûre et, considération personnelle, la population se prête plus à la nature de mon voyage.
Comme je vais devoir marcher en permanence avec ma maison sur le dos, c’est quand-même mieux de savoir ce que je peux faire en une journée dans ces conditions.

Une bonne occasion pour tester mes capacités s’est présentée en Argentine, à Tilcara car il y a 45km pour rejoindre le centre d’Humahuaca au nord. Tilcara se situe à environ 2460m et Humahuaca à environ 2950m d’altitude. Donc une marche au milieu de la Quebrada, de moyenne altitude et avec un dénivelé positif d’environ 500m.

En vérité, n’importe quel djeun’s est capable de marcher 40-55 km dans la journée en partant avec 3 ou 4 litres d’eau sur le dos et en pouvant même réitérer le lendemain.
Le vrai problème à gérer sur la distance, c’est le poids du sac car il vous oblige à marcher différemment : la répartition du poids au niveau des pieds est différente (on va voir que dans mon cas c’est ce qui a pêché !), vous soulagez périodiquement vos épaules et un peu de votre dos avec vos bras, vous devez beaucoup plus souvent maintenir votre équilibre selon les obstacles au sol. Tout cela influe sur une plus grande partie de vos muscles, de façon plus importante, et vous fatigue donc beaucoup plus rapidement.

Mon sac pèse un peu plus de 21kg (poids vérifié avec une balance de précision argentine, ça veut dire que ça n’est pas forcément exact mais qu’on n’est pas loin de la vérité). A cela on doit ajouter les 4 litres d’eau minimum requis pour ce genre d’occasions immanquables, histoire de pouvoir rester en autarcie au moins jusqu’au lendemain en cas de pépin, c’est juste mais ça passe.
A ce stade, on peut considérer le poids de la nourriture emportée comme négligeable et si l’on veut vraiment jouer à la balance, on peut toujours offrir un t-shirt en coton et deux grosses paires de chaussettes…

Avant de partir, j’ai chargé mon petit lecteur mp3 de musique bien grasse et rythmée, histoire de pouvoir envoyer du gros sans jamais défaillir sur la totalité de la distance. La sélection musicale et médicinale du marcheur qui réveille ta grand-maman quoi…
A ce sujet, ne sous-estimez pas le pouvoir de la musique car à la longue, vous écouter cracher vos poumons et gémir de douleur peut influer sur votre performance, surtout avec un vent de face. Et puis ça permet quand-même de trouver le temps moins long !
J’ai juste pris soin d’enlever mes écouteurs à chaque fois que je passai dans un village ou que je croisai quelqu’un car je ne me considérai pas à l’abri de me faire inviter à gober une “sopa” (soupe) ou même à dormir. C’est arrivé dans les trois villages que j’ai traversés, à chaque fois des locaux se sont approchés et ont fait un petit bout de chemin avec moi pour me poser des questions et au final, m’inviter deux fois sur les trois villages. C’est fort l’Argentine.

En plus du lecteur mp3, il y a mon petit GPS, outil considéré comme indispensable par votre serviteur et qui me permet d’enregistrer mon parcours pour en tirer des statistiques en plus de connaitre en temps réel la distance parcourue et tout ce qui va avec (vitesses moyennes sur la totalité du trajet, la dernière heure, les 5 dernières minutes etc…). Pour voir la trace GPS enregistrée ce jour, c’est ici.

Bref, ce jour-là il s’agissait de performance. Malheureusement, la vie nous rappelle sans cesse qu’on ne fait pas toujours ce que l’on veut… Les 30 premiers kilomètres se sont laissé avaler sans trop de difficulté : une pause toutes les heures pour boire et parfois manger un peu. Deux pauses un peu plus longues pour percer les cloques de plus en plus douloureuses.
A partir de 30km, mes pauses ont été plus fréquentes, les heures plus longues, le mental est entré dans la danse pour contrebalancer la fatigue musculaire.

Au final d’une montée que j’ai trouvée particulièrement longue, j’ai décidé de faire une pause… Je fais doucement glisser mon sac sur le côté, déporte tout mon poids sur le pied droit et accessoirement sur le coussin que formait la grande cloque à l’arrière de mon pouce (une de celles que j’avais percées 10km avant mais qui visiblement s’était reformée par je ne sais quel miracle à l’origine de la vie). La pression était telle que la cloque s’est propagée sous des parties non mortes de la peau ainsi qu’entre mes doigts de pied.
On a tous vu ce genre de séquence cinématographique, bien cliché : un plan général sur des montagnes et une complainte douloureuse et lointaine de loup- garou. Bah, la même chose pour moi à cet instant :)

A 8km de l’arrivée, les plus durs, ceux qui représentent forcément le vrai défi, c’est plutôt rageant. Surtout lorsqu’on est rentré dans cet état d’esprit du battant pour arriver à ses fins et que dans votre tête, si près du but, votre corps n’a plus son mot à dire : c’est forcément gagné ! Et puis d’ailleurs, comme dirait le chanteur inspiré du groupe de trash metal Grip Inc dans le morceau (c’est le cas de le dire) The Summoning : “The mind is strong, the flesh is weak”. Oui, parfois il faut savoir oser la référence…
Mais non, la cloque use de ses droits et impossible de faire un pas, j’ai dû me contenter de lever le pouce et afficher un sourire tiré au hameçon pour un autostop dans les règles, puis monter à l’arrière d’un pick-up après seulement 15 minutes d’attente.

Petite convalescence forcée de 3 jours à Humahuaca, il y a pire.
On n’a qu’a dire que 37km, c’est pas 45km, mais ça n’est pas si mal…

… Et puis un ride à l’arrière d’un pick-up c’est toujours marrant :

Ride on a Pick-Up from polyvertex on Vimeo.