“TRES GRANDE CLAQUE AUJOURD’HUI !”
Voilà ce que j’ai écrit dans mon carnet…

Arrivée vers 9h par le bus, je marche ensuite les 4/5km qui me séparent de l’auberge.
Une fois mes affaires à l’auberge, je réponds à quelques e-mails puis prends le bus pour aller voir les chutes.

Le parc national est bien-sûr très touristique. Beaucoup de papillons, des tonnes, je manque d’en frapper un avec le pied en marchant. On entend un grondement au loin, grand beau temps, allons donc se rafraichir au bas des chutes d’Iguaçu !

Les chutes d’Iguaçu du coté brésilien :

Chutes d'Iguaçu v2 from polyvertex on Vimeo.

Difficile de décrire ce que l’on ressent une fois que l’on se retrouve au bas des chutes.

Des retombées d’eau en pleine poire, concours de t-shirt mouillé pour tout le monde, un grondement tonitruant vous rappelant sans relâche que vous n’êtes qu’un maillon de la chaîne. Cela a joué l’effet d’un isolant pour moi. Malgré le monde autour, sur la passerelle, je me suis retrouvé seul l’espace d’un instant face à une beauté et une puissance palpables que l’on a trop peu l’occasion de croiser dans nos vies. J’ai pleuré de joie. Rien à faire que ça fasse cul-cul la praline.

J’ai déjà ressenti cela une fois dans ma vie, en plus exaspéré, lors de mon premier “grain” à la voile. Les lames qui vous fouettent le visage, les embruns qui font demi-tour à cause du vent pour vous en remettre une couche, ce même vent qui se joue de vous aussi facilement qu’avec une balle de ping-pong. A cela s’ajoute le ballotement provoqué par la danse de l’eau sur laquelle vous glissez puis qui vous heurte tour à tour. Vous n’êtes plus rien d’autre que vous-même. Plus de tricheries, de faux-semblants de masques, les éléments viennent tout simplement de vous en débarrasser pour que vous puissiez vous consacrer à une adversité que vous ne connaissez que trop bien : vous-même. Puis l’adrénaline monte et se joint à la fête, peur, stimulation, excitation, joie, hargne, rage, quelle que soit la saveur (c’est selon l’individu), vous êtes désormais en communion. Des moments comme cela ne peuvent laisser indifférent.

Je suis bousculé par un touriste, retour à la réalité. C’est décidé, il faut absolument que je me débrouille pour dormir ici à la belle étoile.

Sur le retour, dans le bus, un des gardes du parc qui rentre chez lui encore en uniforme s’assied à côté de moi. Je lui demande s’il est possible de passer la nuit dans l’enceinte du parc. Il me répond oui mais j’ai l’impression qu’il fait allusion à l’hôtel situé non loin des chutes et, j’imagine, dans lequel le touriste moyen doit sûrement s’acquitter d’un bras ou deux, voir peut-être sacrifier un membre de sa famille en guise de règlement. Je continue de me renseigner, non, la nuit à la belle étoile n’est pas permise  et il n’y a pas de camping.

Je retourne à l’auberge et envisage de repartir pour les chutes le lendemain en fin de journée, prendre mon ticket d’entrée et, une fois au bout du périmètre réservé aux visiteurs, passer au travers des mailles du filet puis trouver un endroit non loin des chutes pour y passer la nuit.
Il ne vaut mieux pas que j’y aille avec toutes mes affaires, ça n’est pas très discret, je serai moins agile et surtout, je ne suis pas sûr qu’on me laisse entrer comme cela, au mieux on me demanderait de le mettre dans un casier, au pire on m’empêcherait d’entrer. Il faut donc que je laisse mon gros sac à l’auberge et que je remplisse mon petit 20 litres avec juste ce qu’il me faut pour la nuit.
Mais je n’ai plus suffisamment d’argent liquide pour payer une nouvelle nuit à l’auberge le lendemain en plus d’un autre ticket d’entrée au parc. Je n’ai pas envie de faire un nouveau retrait d’argent, surtout qu’ensuite je pars au Paraguay.

Sur un coup de tête, je décide de prendre mon petit paquetage et d’y retourner le soir même. Dans le bus je doute, il est plus de 19h, c’est une bêtise monumentale car les guichets seront fermés, quel imbécile, parfois je fonce vraiment tête baissée…
Arrivé devant le parc, le chauffeur prévient : pause de trois minutes. Je m’assieds sur un banc, d’ici je n’entends pas les chutes, elles sont juste là, c’est frustrant.
Une camionnette arrive, le genre transport de touristes, ils sont cinq et se dirigent vers l’entrée du parc. Une entrée ?!
S’il y a bien une chose que l’école de la vie enseigne : “qui ne tente rien…”. Je suis le groupe, ils sont anglais c’est sûr, il faut que je décide rapidement de la façon dont je vais les aborder avant d’arriver à l’entrée car après ça sera fichu. Je ne trouve pas et puis il n’y a pas cinquante méthodes, on est juste devant l’entrée, je fonce vers eux puis hasarde :

  • Excusez-moi, vous rendez-vous à l’hôtel ?” Le chef de famille se retourne
  • Oui pourquoi ? Je respire un grand coup et lance mon Franglais
  • Voilà, je suis allé visiter le barrage d’Itaipu aujourd’hui avec ma copine et nous avons dû nous séparer, elle est à l’hôtel maintenant, je n’ai plus de “pass” et je n’ai aucun moyen de la joindre.

Complètement bidon comme discours, une pauvre seconde de réflexion suffirait à le démonter. D’ailleurs, je ne sais même pas comment l’entrée fonctionne à cette heure, s’il y a un garde, s’il faut un “pass”, je ne sais rien. Alors il ne faut surtout pas que je laisse réfléchir mon interlocuteur, il doit être bombardé d’informations : “Au fait je m’appelle Jean ! Je suis Français mais je suppose que vous le savez déjà grâce à mon accent ! Et vous, d’où êtes-vous exactement ?”.
Je dis n’importe quoi, je m’enfonce, mais au moment où je pose la question je regarde avec insistance toute l’assemblée pour les inclure dans la conversation et surtout, je tends une poignée de main chaleureuse à mon interlocuteur.
Plus tard, après analyse, je me rendrai compte que c’est ce qui l’a fait basculer dans la sympathie : ma poignée de main et mon sourire, celui que j’adopte maintenant mécaniquement à chaque fois que je joue de la pancarte.

Il m’invite à venir avec lui car nous allons au même endroit. C’est GAGNE !
Je suis habituellement complètement incapable de ce genre de comportement “facile”, mais je veux tellement passer la nuit à côté des chutes que je me suis transformé en Chirac au salon de l’agriculture pendant quelques instants.

Me voilà arrivé devant l’hôtel, je quitte mes “vaches” en les remerciant et en indiquant que je vais marcher un peu puis je m’éloigne rapidement au cas-où, avec mon sac sur le dos. Ce monsieur ne sait pas à quel point il m’a aidé…
Ca n’est pas terminé, le périmètre réservé aux visiteurs longe les points stratégiques des chutes mais je préfère ne pas m’y attarder car j’ai peur qu’il soit encore surveillé. Quand on ne sait pas, on joue la prudence. J’avance jusqu’à me retrouver tout au bout du périmètre, puis m’enfonce dans la verdure en tentant d’éviter le personnel, le tout étant de ne pas aller trop loin pour avoir le grondement des chutes le plus intact qui soit et si possible, ne pas être trop sous les arbre pour voir clairement les étoiles.
Je trouve mon spot, c’est blindé de moustiques surexcités, je m’empresse de sortir ma couverture de survie réutilisable pour l’étaler au sol, mon sac à viande et surtout, la moustiquaire dans laquelle je vais m’enrouler comme dans un cocon.
Pour l’image, comme ça de loin, je suis sûr que ça pourrait donner l’effet d’un cône glacé entre mon sac à viande beige et l’enrobage de moustiquaire blanche… On s’amuse comme on peut.

Ca y est, je suis prêt. Je profite de chaque seconde, le bruit des chutes, le ciel dégagé, les étoiles d’une luminosité incandescente, j’ai les yeux grands ouverts. Je vais passer la plus belle nuit de ma vie. Cette fois ce que je ressens ne se décrit pas.

J’avais fini par m’endormir et lorsque je me réveille, nous sommes au petit matin. Je ne sais pas ce qui m’a réveillé et je ne suis pas au top de la vivacité mais je préfère ranger mes affaires dès maintenant.
Je crois que le parc ouvre vers 7h, je décide de rester ici au moins jusqu’à 8h30 avant de regagner le périmètre des visiteurs puis de retourner une dernière fois sur la passerelle qui se trouve au bas des chutes. Cela me permettra également de rejoindre le gros des visiteurs. Je profite des derniers instants.

Je n’ai pas eu de problème pour sortir du parc, comme repéré la veille, pas besoin du ticket en sortant, je monte dans le bus pour retourner à l’auberge. Je suis heureux et marqué par mon expérience. La journée commence, je peux maintenant envisager le Paraguay !