En sortant du bus j’extrais la boussole de mon sac, direction plein ouest vers le port.
Il faut savoir que Laâyoune ne possède pas de port à proprement parler, normalement j’aurai pu prendre un bus qui se rend directement au port mais malheureusement il n’y avait plus de places…
Bref, le port se situe à 35/40km de la ville et entre les deux : le désert, le vrai.
Heureusement, l’agencement de la route qui les sépare fait qu’il est aisé pour une voiture et même un camion de s’arrêter tout du long. De fait, je peux m’enfoncer dans le désert sans crainte, il y en a bien un qui va s’arrêter et ce n’est pas mon échec de Marrakech qui me fera croire le contraire.

D’ailleurs le soleil ne s’est pas encore montré, caché par des nuages sûrement bientôt eux-mêmes chassés par ce satané vent en rafales. Le sable me fouette le visage, finit par s’incruster dans mes yeux transporté par le liquide lacrymal, mes poches et mes chaussures se remplissent mais pas mon sac, il n’aura pas mon sac ! Trop bien mon sac !
En fait mon unique problème est qu’à cette heure, seuls des voitures et camions des Nations Unies me doublent, je me doute bien qu’ils ne peuvent pas me prendre mais je brandis tout de même ma pancarte à chaque fois, dans le doute, avec les deux mains et les yeux à peine ouverts, juste assez pour voir qu’ils ont pitié. Aucun ne s’arrêtera.

Au bout de trois quarts d’heure, c’est la Renault de Youssef et Djamil qui s’arrête.

Djamil et Youssef
Djamil et Youssef

Je leur demande quelques secondes avant de monter en voiture histoire de secouer le kilo de sable qui me recouvre et ainsi réduire le poids de la voiture ce qui me permettra au final de lui faire économiser un peu d’essence malgré mon propre poids et celui de mes sacs. C’est plus économique, plus vert, c’est donc mieux pour eux et mieux pour l’environnement. Bien quoi.
D’entrée de jeu je les fais rire, c’est bon signe car ils avaient tout de même l’air un peu morose.
En vérité je suis surtout bien heureux de me retrouver à l’abri du vent…

En fait Djamil a rit parce que Youssef a un rire communiquant, en effet il ne parle pas un mot de Français et Youssef pas un mot d’Anglais, ça sera donc une double discussion pour moi cette fois. Pas de problème, j’ai la patate, un petit vent de sable dès le matin au réveil, c’est vivifiant.
Et puis surtout, c’est une rencontre intéressante, ils ont créé une association d’aide à la création d’entreprise dans le coin en utilisant le système des microcrédits. D’ailleurs, l’expansion économique dont ils me parlent peut se vérifier dès notre arrivée aux abords du port grâce à un nombre important de petits immeubles en construction.

Malheureusement, nous n’avons pas eu le temps de finir la discussion que nous sommes déjà à l’entrée du port. J’ai tellement monopolisé l’échange avec mes questions qu’ils n’ont pas eu le temps de demander ce que je faisais là tout seul. Je leur apprends que je cherche une embarcation, quelle que soit sa nature, pour me rendre aux Canaries. Ils me confirment qu’il n’y a plus de ligne régulière de transport de personnes, ce à quoi je réponds que j’ai l’intention de me rendre à la capitainerie pour m’informer sur tout ce qui flotte dans les parages.
Je fais une photo d’eux et les quitte là avec d’immenses remerciements.

Il y a bien un bureau à l’entrée du port mais ce n’est pas la capitainerie. Non elle se trouve à l’extrémité du port, à 15 minutes de marche et bien-sûr entre les deux, devinez… Un bras de sable… Décidément c’est une manie ici, surtout ne pas placer les bâtiments trop près les uns des autres, il faut exploiter l’espace qu’offre le désert au maximum. Bon, je marche vers la capitainerie…

Arrivé à destination, on m’informe que je pourrai éventuellement voir l’armateur (oui il n’y en a qu’un seul apparemment) qui fait du transport de sable mais rien de régulier.

  • Ca peut être dans quelques jours mais vous pourriez tout aussi bien attendre plusieurs semaines…
  • Ah oui tout de même ! Dites, ça ne marche pas fort le sable en ce moment.

Aujourd’hui je fais rire tout le monde mais je n’avance pas vraiment, mon projet de traversée de l’Atlantique à la voile ne se présente pas sous son meilleur jour : si je ne peux pas me rendre aux Canaries c’est un peu râpé.
Je fonce voire l’armateur, on ne comprend pas très bien ce que je veux : un boulot ? Oui éventuellement si c’est la contrepartie pour qu’on me laisse débarquer aux Canaries de façon non clandestine, pourquoi pas ?

Ca sera un non. Je joue alors au bon Français bien lourd qui s’incruste, s’immisce, colle, écoute, patiente avec une pointe de “Appelez-moi le directeur !” en version très douce et aussi diplomatique que possible. J’essuierai refus sur refus…
Je procéderai de la même façon avec les pêcheurs et même l’armée, mouillée juste à côté des pêcheurs. Il y a des moments où les barrières s’effacent et où on essaie tout, mais je vois mon projet s’éloigner petit à petit, impuissant… Je sors du port avec un peu d’amertume.

Même si je ne regrette ni ma traversée de l’Espagne ni celle du Maroc, bien au contraire. Ce début d’aventure reposait majorité sur l’espoir de trouver une embarcation pour les Canaries.
Je retourne à la capitainerie, on s’énerve, on m’a déjà répondu, on ne va pas le refaire encore.
Même scénario pour l’armateur, les pêcheurs et l’armée… Non vraiment, rien à faire.

Je retourne dans la ville de Laâyoune, je ne fais même pas attention aux paroles de mon conducteur qui a pourtant eu la gentillesse de s’arrêter pour moi à peine après 5 minutes de marche en direction de la ville. Il m’arrête au premier cybercafé, je le remercie mécaniquement. Mauvais point pour le Français de passage.

Je me renseigne sur le prix des avions, une véritable fortune, le même prix que pour me rendre à Rio d’ici alors que je me trouve quand-même dans un patelin, très loin des couloirs aériens intercontinentaux.

J’envisage de lancer mon plan B, continuer ma descente vers le sud en direction de Dakar, au moins j’aurais une traversée du désert à défaut de celle de l’Atlantique. Puis de Dakar, prendrai l’avion pour Rio de Janeiro.
Je m’arrête dans un boui-boui pour réfléchir quelques minutes, mes sacs et ma mine attirent les questions, je parle de mon projet. Contrairement à ce que j’imaginais, on ne me rit pas au nez, on me traite juste d’inconscient. Continuer de descendre, en stop et seul par-dessus le marché malgré le climat politique est une “folie”.
J’explique que je ne vois pas le problème, quand j’ai annoncé à Tanger que j’avais l’intention d’aller jusqu’à Tarfaya et peut-être même pousser jusqu’ici à Laâyoune, on m’a aussi traité de fou et le résultat est que je ne me suis pas senti plus en danger qu’ailleurs. Cet argument met fin à la discussion et je ne suis pas plus avancé. Il y a des moments comme ça où je hais les journalistes et leur façon parfois de grossir le trait de façon injustifiée. Cela laisse manifestement des séquelles dans les esprits.

Il y a un campement de l’armée non loin, je ne sais pas ce qu’il fait là mais j’y vais pour me renseigner, il y aura peut-être là des bidasses qui reviennent du “front”. Tous, sans exceptions me déconseillent de continuer mais je n’arrive pas à avoir d’explications claires et n’arrive pas non plus à savoir s’ils répondent de la sorte à cause de mon mode de voyage ou bien vraiment à cause de la situation politique. En effet, lors de mes rencontres en France, en Espagne et enfin au Maroc, beaucoup ont plus ou moins témoigné de quelques inquiétudes à mon sujet essentiellement dues à mon mode de transport et/ou au fait que je sois seul. Merci, au-revoir…

Le suivant sera un “gradé” des Nations Unies se promenant en pleine ville.

Après lui avoir bien fait comprendre que je ne lui voulais pas de mal (sûrement trop présomptueux, j’avais peur qu’il détale), je lui demande pourquoi une personne comme lui peut marcher en pleine ville alors qu’aucun de ses “camarades” en voiture ne s’est arrêté pour moi, visiblement pour des raisons de sécurité d’après les gestes que l’on m’a fait.
Il m’explique qu’il n’a pas un long chemin à faire et que ça le sort de la routine. “Comme vous dites, vous les Français, il faut savoir dire merde !” faisant visiblement allusion aux règles de sécurité usuelles. Pour une fois dans la journée ça sera moi le public.
Il est calme, réfléchi, me sort un discours clair et lui aussi me déconseille de descendre à moins que je ne sois journaliste et accompagné par l’armée. Rien que ça…
“Mais si je décide d’y aller tout de même ? Parce que vous comprenez, lorsque “j’étais à Tanger, on m’a aussi déconseillé de venir ici et regardez, nous “discutons tranquillement dans la rue… On n’est quand-même pas à Nouakchott “que je sache ?! Une petite blague de parisien, répétée machinalement sans “évaluer le contexte, une bêtise révélatrice… Il me fait justement remarquer “que si je décide de poursuivre ma route jusqu’à Dakar, Nouakchott se trouve “effectivement sur mon chemin… Ca n’est pas comme si je ne le savais pas, “j’avais juste choisi de l’ignorer.

Je ne suis pas un héro, je retourne au cybercafé comparer les prix d’avion.
Pour une raison que j’ignore, il est moins cher de passer par Paris que par Dakar pour se rendre à Rio de là où je suis. Un comble, faire le trajet en marche arrière, petit rictus nerveux…

J’achète mon billet, départ demain, je profite enfin de ma journée ici.
Entre temps le soleil s’était levé mais le vent n’avait pas cessé, je m’installe sur une terrasse pour mon repas de la journée et comme à l’accoutumée, je suis servi comme un roi.

Je m’effondre sur mon lit vers 22h.