Réveil vers 7h. Je quitte l’hôtel vers 8h30 pour sortir de la ville à pied.

Un marocain dont je ne comprendrai jamais le nom et qui ne parle pas un mot de français, d’anglais ni d’espagnol (je n’ai pas demandé pour le japonais) mais dont le regard parle celui de la gentillesse, me dépose dans Aït-Melloul, petite bourgade au sud et proche d’Agadir sur la route de Tiznit (mon prochain point de passage de la journée), pour que je puisse trouver un conducteur plus facilement.

C’est le cas, 15 minutes plus tard je tombe sur Mustapha et Larbi.
A peine suis-je monté dans la voiture en échangeant les politesses d’usage qu’ils reprennent une discussion en arabe déjà visiblement bien entamée. Ils ne me posent pas une seule question et quand j’en hasarde une je reçois une réponse très évasive puis ils repartent de plus belle.
Ils ne veulent manifestement pas que je connaisse leur métier et Larbi (le passager) stoppe tout à coup leur conversation pour que j’arbitre : ils s’engueulent sur une interprétation de l’Islam. Mince, une discussion sur la religion, on peut dire JOKER ?! Ce n’est pas vraiment le moment de faire de l’humour, ils sont vraiment à cran.
J’esquive, j’explique que je ne suis pas là pour enseigner ce que je ne connais pas mais pour apprendre ce qu’ils savent et je serai ravi qu’ils m’expliquent de quoi ils parlent.
Ca sera suffisant pour les relancer. Larbi continuera plus tard sur le sujet “le Maroc devient tout puissant à côté des autres pays nord-africains”. Pas bon…

Le bilan est plus que maussade et nous arrivons bientôt à destination.
Je tente un “Merci énormément Mustapha de m’avoir conduit jusqu’ici, c’est exactement là que je souhaitai m’arrêter !” dans un endroit suffisamment rempli de témoins potentiels (on tente ce qu’on peut). Evidemment, cela ne marche pas. Mustapha veut maintenant que nous allions boire un café tous les trois.
Récapitulons, ils ne m’ont quasiment pas adressé la parole du trajet, n’ont répondu clairement à aucune de mes questions génériques et veulent tout à coup me connaitre autour d’un repas qui deviendra un café face à mon refus.
Je suis à l’arrière, rassemble mes affaires de façon à pouvoir tout sortir d’un seul coup de la voiture (d’habitude je fais cela en deux temps à cause du poids et de l’encombrement important d’un des deux sacs).

Mustapha s’arrête mais ils décident tout deux de m’accompagner. Où ? Je ne sais pas mais ils veulent vraiment “boire un café”. Un peu plus loin je repère une voiture de la gendarmerie mais il n’y a personne dedans, je cherche du regard et fini par les trouver devant un étalage sous une bâche en train de commercer. Nous marchons et lorsque nous sommes assez proches, je les montre du regard à Mustapha, c’est à ce moment-là que je m’attends au pire. Je suis très chargé et ne peux pas fuir. Je peux juste appeler à l’aide. Mais heureusement rien de mal ne se produit : Mustapha décide de faire demi-tour sans rien me dire et Larbi lui emboite le pas me laissant ainsi saint et sauf.

Aujourd’hui, premier contact avec la réalité des dangers de l’autostop et je ne pense pas que ça sera le dernier. Même en y repensant plusieurs jours plus tard, je ne vois rien qui m’aurait dissuadé de monter dans cette voiture. Mustapha m’avait juste indiqué de grimper d’une façon un peu sèche après que je me sois assuré de leur destination deux fois. Mais dans tous les cas jusqu’à présent, ce ton sec était imputable à la barrière du langage…
On peut appeler ça de la chance, le destin, la volonté de Dieu, peu importe car la finalité est la même : il faut accepter qu’on ne peut pas tout prévoir ni contrôler et qu’en ce qui concerne l’autostop, la part de risque existe bien, même en faisant jouer autant que possible notre bon sens.

Me voilà donc à Tiznit à environ 11h45 prêt à jouer de la pancarte.

Vers 12h, Ahmed et Brahim dans leur Renault 12 passent devant moi puis font demi-tour sans que je m’en aperçoive pour me ramasser. Ahmed est fier de dire qu’il est français et qu’il revient de temps en temps au bled pour y faire deux ou trois affaires.

Ahmed et Brahim
Ahmed et Brahim

On parlera beaucoup avec Ahmed et Brahim mais je ne comprendrai pas tout… Voilà comment on peut résumer notre heure et demie passée ensemble ! Cependant ils prendront le temps de m’expliquer comment la route sur laquelle nous roulons à été construite et pourquoi.
Une fois de plus, je tombe sur des gens qui ont le cœur sur la main et qui sont prêts à me payer le taxi pour me rendre à destination après m’avoir laissé là où nos chemins se séparent… Je refuse.

13h30, le soleil cogne aussi sur Bouazikrane, il n’y a pas de raisons qu’il en soit autrement, je joue de la pancarte en discutant avec un commerçant du coin qui essaiera au final de me vendre des pneus (si si). Il n’y a pas beaucoup de passage mais pour une fois, le calme ça fait du bien.

A 13h50, une sorte de voiture Tom-Pouce qui enferme 4 djeun’s marocains habitant tous (je crois) en France.
Ils sont en mode road trip dont le but ultime sera une nuit dans le désert avant de faire demi-tour pour le nord Mohammedia. Bodjar, Ismail, Mouad et Nabil me feront découvrir leur propre définition du road trip mais il faut d’abord savoir dans quelles conditions ils m’ont ramassé en stop : très petite voiture (genre pot de yaourt), blindée d’affaires, Mouad et Nabil supporteront sans rien dire le poids de mon sac sur les genoux sur la banquette arrière pour toute la durée de notre voyage commun.

La bande
Déjeuner avec Bodjar, Ismail, Mouad et Nabil

Nous roulons, discutons puis Bodjar ralentit à un barrage routier peu avant Guelmim. Une voiture pleine à craquer d’affaires et de djeun’s excite forcément la curiosité du gendarme (ou bien était-ce un policier) qui fait signe à Bodjar de se ranger sur le coté. Contrôle de routine, ils parlent en arabe mais je comprends qu’ils expliquent où ils vont et qu’ils m’ont pris en stop.
Le gendarme me séparera alors d’eux pour un mini interrogatoire de routine histoire de confirmer nos deux versions. Nationalité, métier, d’où je viens, où je vais et pourquoi, c’est le moment de montrer le recto de ma pancarte ! Rien de méchant, toujours la routine…
A mon retour à la voiture passeport en main, Bodjar me glisse à l’oreille qu’il ne sait pas où est son permis de conduire. Je me suis bien douté qu’il y avait un petit souci lorsqu’il m’avait demandé, bien avant le barrage, si j’avais mon permis ! Ils entament alors une longue discussion en arabe qui finit par ressembler à une négociation… Nous sommes bien au Maroc !
La négociation dure un long moment, je comprends que mes camarades expliquent qu’ils ont dû dépenser beaucoup d’argent pour arriver jusque là et qu’il ne leur reste pas grand-chose. Bodjar montre sa liasse de tickets de péage et d’essence, puis Bodjar me montre du doigt au gendarme et je discerne le nom “permis”, la discussion continue…
Au final, le gendarme n’impose pas la corruption et demande à ce que ce soit moi qui conduise. Je le regarde dans les yeux pendant une seconde en silence, il sait que je suis autostoppeur, puis j’explose de rire. Rigolade générale… Cerise sur le gâteau, il nous laissera repartir avec moi au volant sans même vérifier que je suis effectivement en possession d’un permis !
Je conduirai quelques minutes jusqu’à être entré dans Guelmim puis Bodjar préfèrera reprendre le volant.

Nous voilà dans Guelmim, il est un peu plus de 14h, nous nous arrêtons pour déjeuner dans le premier boui-boui trouvé. Ismail se renseigne pour savoir où l’on peut trouver le désert pas trop loin pour y dormir, ça ne manque pas de piquant ! Nous voilà parti vers le “désert”, nous sortons de l’agglomération et quelques kilomètres plus tard nous nous arrêtons dans une mini palmeraie pour y faire quelques photos mais toujours pas vraiment de désert.

Le désert...

Bodjar fait le malin
Bodjar fait le malin

Maroc Station
Le point culminant de notre recherche, une station essence

Les kilomètres défilent et au fil des renseignements une nouvelle info : il y aurait une source d’eau chaude… Surtout un bon gros canular préparé pour le peu de touristes de passage. Nous irons jusqu’à quitter la route, rouler dans la “pampa” et risquerons de nous ensabler jusqu’à la garde. Heureusement la voiture est petite et à quatre plus un conducteur on fait à peu près ce qu’on veut avec ! Le soleil menace de sombrer et nous n’avons toujours pas de coin idéal ou plus ou moins sûr pour nous y poser pour la nuit.
Nous retournons bredouilles à Guelmim… Un plan foireux mais on aura rigolé.

Nous prenons un thé à Guelmim à 18h puis les djeun’s repartent vers le nord vers 18h30.
On n’aura passé que peu de temps ensemble mais ça fait bizarre de les voir partir…

Me voilà seul à Guelmim… Après notre déjeuner au boui-boui de tout à l’heure, en demandant notre chemin pour le désert, nous étions tombé sur un mec que je vais appeler Gérard car je ne me souviens absolument plus de son nom imprononçable. Gérard est très avenant, une sorte de rabatteur à touristes, niveau haute voltige : tout dans la finesse. Bref à notre retour nous retrouvons Gérard qui nous indique que si je le souhaite je peux dormir chez lui.

Je prends note, mais n’accepte pas complètement tout de suite.
J’ai un peu trainé aujourd’hui et essai de faire un peu de stop mais malheureusement il fait déjà nuit.
Avant de retourner voir mon hôte je cherche un cybercafé pour savoir s’il est possible d’embarquer pour Las Palmas depuis Tarfaya. Il y avait visiblement une ligne régulière, il n’y en a plus.
J’ai une réponse positive sur CouchSurfing à Las Palmas pour la nuit du 3 et peut-être plus, cela fait plus d’une semaine que j’envoie des requêtes et c’est la seule réponse positive que j’ai. Mais je constate aussi que les lignes régulières entre Laâyoune (plus au sud que Tarfaya) et les Canaries sont coupées depuis plusieurs mois. D’abord des pour raisons mécaniques et maintenant politiques. Qu’importe, il faut essayer. Un bus part cette nuit à 1h de Guelmim pour Laâyoune, arrivée prévue vers 8h.

Je retourne au boui-boui pour décliner l’invitation de mon hôte. En vérité je ne sentais pas trop le personnage et m’attendais à un sommeil plutôt court et léger. Il m’a vendu trop rapidement ce que je voulais entendre sans que je le lui demande et j’ai senti le côté professionnel prendre le dessus. Ca ne respirait pas vraiment la sincérité, je ne sais pas si j’y serai allé au final… Question d’instinct.
Il est déjà tard, je ne le trouve pas, tant pis.

Je retourne à la gare routière, monte dans le bus qui démarre quelques minutes après et je m’endors.
Pendant la nuit, le bus fera plusieurs escales et on me fera le coup classique : la tentative d’ouverture de sac dans la soute. Comme il est inutile de cadenasser un sac de rando (tissu/toile, ouvertures à plusieurs niveaux, etc…) j’ai tenté de parer à ce genre de petites tentatives de larcin à coup d’aiguilles à nourrice bien placées en travers des fermetures éclair avec l’ouverture de l’aiguille à l’intérieur du sac et la petite astuce qui vaut ce qu’elle vaut mais qui m’a épargné un vol ici puisque le voleur n’a visiblement pas eu le temps d’aller plus loin : un nœud en haut du sac, sous le capuchon, fait deux ou trois fois… Résultat, j’ai retrouvé mon sac avec le capuchon ouvert et le nœud un peu forcé, c’est tout. Bref, j’ai eu de la chance que le voleur n’ait pas eu de couteau.

Il est environ 8h, je suis à Laâyoune, la journée peut commencer !