Réveil à 7h30, j’envoie quelques e-mails pour donner de mes nouvelles.
Vers 9h en marche vers le sud, il me faudra 1h15 pour arriver aux portes de la ville.
Les vendeurs à la sauvette ont toujours autant le sens de la formule : “Pssst, vous cherchez quelque-chose, c’est par ici !”. Autre chose, me croirez-vous si je vous dis que les épisodes d’hier au supermarché (sacs-à-dos, puis la queue à la caisse) se sont reproduits aujourd’hui ?

A 10h15 je commence à jouer du panneau, l’endroit est idéal je le sais. C’est bien vrai ce que l’on dit, petit à petit, un sixième sens commence à se former, l’expérience ? Pendant mon attente, deux très jeunes filles s’arrêteront, elles sont en taxi, l’un d’elles sort et me dit :

  • Monsieur, vous voulez aller vers Marrakech c’est ça ? Vous ne trouverez personne qui voudra vous prendre.
  • Pourquoi ? Ce n’est pas la route pour Marrakech ?
  • Si mais…

Je comprends à son regard que finalement, elle ne connait pas le bout de Maroc que je connais.
Je lui explique que je suis venu de Tanger entièrement de cette façon et que j’ai été pris en stop uniquement par des Marocains. Elle s’incline d’un air rassuré, je la remercie de s’être arrêtée pour moi, son taxi repart.

Un peu plus tard un vendeur de cigarettes itinérant vient planter son panneau juste devant moi. Il ne se rend pas compte que c’est mauvais pour moi car si une voiture s’arrête à son niveau pour acheter des cigarettes, plus personne ne peut me voir. Pas grave, je remonte le flux de voitures d’une ou deux dizaines de mètres. Au moment où je passe devant lui, il m’adresse un “Bon courage !” plein de sincérité (je ne savais pas encore à quel point à ce moment-là).

Vers 10h45, Rabii qui, de son propre aveux ne sait pas très bien apprécier les distances de freinage, s’arrête non pas à ma hauteur mais à celle du vendeur de cigarettes, derrière-moi.
Je pense à un autre acheteur de cigarettes puis me remets face aux voitures qui arrivent. Pas question d’en louper une seule avec mon panneau et mon sourire.
J’entends un “Hé M’sieur !” au loin. C’est le vendeur de cigarettes qui m’appelle à la demande de Rabii, il me fait signe que la voiture de Rabii s’est arrêtée pour moi. Hop ! Direction Marrakech après seulement une demi-heure d’attente ! Rabii avec une bonne dose d’humour s’excusera d’être arrivé si tard !

Rabii
Rabii

Il m’apprend que le vendeur l’a remercié pour moi. Je n’en reviens pas !
Je devine tout de suite que Rabii est homosexuel mais il ne me l’annoncera que bien plus tard dans la conversation. J’ignore pourquoi il a choisit ce moment- là. J’en profite pour lui demander comment ça se passe au Maroc pour eux. Sujet tabou dans sa famille, il ne leur a pas annoncé la “nouvelle”, suppute qu’au moins une partie de ses frères et sœurs ont deviné (ils sont une dizaine) et ne semble pas porter le fardeau du secret.

Arrivée à 13H10 à l’entrée de Marrakech. Avec tous les épisodes positifs d’autostop que j’ai eu, je sais choisir mon spot, je sens les conducteurs, je me sens confiant, trop confiant. J’avale une banane sereinement avant d’inscrire “AGADIR” sur mon panneau. La galère peut commencer…

Tout d’abord, je me fais interpeller par un piéton qui se trouve sur le trottoir d’en-face et qui me fait signe de le rejoindre en ayant la prétention de croire que cela va suffire. Aucun doute, on a changé de mentalité, on est bien à Marrakech… Je l’ignore et il se décide à me rejoindre, ce qu’il a à me dire semble de la plus haute importance. Il regarde mon panneau et m’affirme que ce n’est pas la route pour Agadir. Je pointe du doigt le panneau bleu indiquant la direction pour l’autoroute vers Agadir.
Il se demande à quoi sert ma pancarte, je le lui explique, “Ah ah ! Toi autostop, toi pas argent ?!”, décidément en plus de me faire perdre mon temps (pendant ce temps les voitures passent) il est très peu perspicace. A quoi peut bien servir l’autostop ? Il n’y a pas cinquante raisons de faire de l’autostop bordel ! Je tente une nouvelle approche d’explication par l’exemple : mes aventures, mes rencontres avec ses concitoyens mais il s’en moque et continue sur sa théorie du “fauché” : “Aller mon ami retourne dans ton pays ça sera mieux pour tout le monde”.

Cela ne m’atteint pas, j’ai la certitude d’être dans le vrai, je n’épuise en rien les ressources des pays que je traverse, je ne les pollue pas, je ne les sali pas, j’achète locale, je participe à l’échange culturel (à mon tout petit niveau bien-sûr), savoir c’est un bon début pour respecter et enfin il est bien évident que je profite de la gratuité du transport que l’on m’offre. Cependant, si ça n’était qu’une histoire de gratuité, je n’irai pas discuter avec les gens dans la rue, les garçons de café, les joueurs de foot ni même les policiers.
Non décidément je me moque de ce genre de personnages, ils n’ont vraiment rien compris, tant pis pour eux. Reste que ce monsieur représente visiblement la majorité à Marrakech, à l’image des rabatteurs bien plus virulents et parfois explicitement menaçants si l’on ne veut tout simplement pas aller dans leur sens. Je ne vois comme fautif que le commerce touristique, qui visiblement ronge la ville et ses habitants. J’imagine en même temps qu’une ville ne peut sortir indemne d’un tel afflux touristique.

Bref je ne suis pas à une perte de temps près et continue à jouer du panneau.

Le soleil cogne, la température va avec, je me mets alors en marche pour sortir de la ville et comme toujours : maximiser mes chances. Je sais bien qu’il est difficile de sortir d’une grande agglomération en stop. Je marcherai en tout pendant 5h30 avec mes sacs et mon panneau.
Je suis épuisé, je vais même jusqu’à pleurer un petit coup, je n’ai plus d’eau car je n’avais pas prévu de marcher aussi longtemps. Je suis bien plus loin que la sortie de la ville, je regarde ma montre, et me ressaisi : il est tard, j’ai fait du stop durant toute l’après-midi, nous sommes dimanche, cela ne sert à rien de s’entêter pour aujourd’hui. Je négocie un retour au centre en “petit taxi” (taxi non collectif) pour 5 Dirhams et achète un billet de bus pour Agadir qui part dans quelques minutes à 19h30. C’est forcément plus simple mais le cœur n’y est pas…

Arrivée à Agadir vers 22h30. J’avais repéré les hôtels sur internet et savais à peu près où se trouvait la gare routière dans la ville. Un petit coup de boussole (la première fois que j’en ai besoin) et me voilà arrivé en une heure de marche à mon hôtel vers 23h30.
Durant ma marche, le contact passe mieux avec les locaux qu’à Marrakech, mais ça n’est pas encore du niveau de Casablanca. Je m’y attendais un peu mais ça n’est pas grave, il y a déjà un mieux.

Une douche et dodo vers 1h.